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Prima la vista (il tempo che si vuole)

  • Photo du rédacteur: Nadine Eid
    Nadine Eid
  • 22 févr.
  • 6 min de lecture

Francesca Comencini

Italie 2025 1H49

Avant-première le 7 février 2025 à La Manutention, Avignon.

Utopia Avignon

Du 12 février au 4 mars 2025




On peut le formuler ainsi : Bel écrin que ce lieu de La Manutention pour accueillir Francesca Comencini, la fille du grand réalisateur Luigi Comencini venue présenter, en avant-première, son dernier film Prima la vita. Ou plus justement : Bel écrin que ce lieu de la Manutention  pour accueillir la réalisatrice Francesca Comencini venue présenter, en avant première, son dernier film Prima la vita, mais aussi, en seconde projection, « Sans rien savoir d’elle » film de son père Luigi Comencini. Le projecteur sur la fin de phrase a déjà éclairé la réalisatrice.

Une illustre filiation peut paraître envahissante car elle a la puissance de ce qui ne peut être oublié par simple volonté et instaure immanquablement un rapport comme une dette de faire aussi bien si ce n’est mieux. Cependant, la filiation n’est pas un legs, mais une donation, elle s’ancre dans « le vécu avec », l’éducation. C’est un chemin d’accompagnement, d’initiation aussi par lequel l’enfant se construit adulte.


Le sujet du film est sans concession, sans partage. Il s’agit du lien qui unit Francesca Comencini  et son père Luigi. Le cinéma est partout. C’est l’obsession du père mais son intérêt primordial c’est elle.

Le regard est au coeur de tous les échanges verbaux, et renforce deux massives assertions. Tout d’abord son travail, même si c’est une passion, n’est pas sa priorité ; Elle, sa fille, est au-dessus de tout. La petite fille est admirative, elle regarde son père et observe le cinéaste. Le réalisateur nommé « le cinéaste de l’enfance » est sans cesse regardé, comme découvert par sa fille. La scène de tournage dans l’automobile lorsqu’ils rentrent du cours de poterie est un échange de regards superbement silencieux qui fait écho au retour de l’école où le père indigné, redresseur d’injustices presque gênant de légitimité devient digne et métamorphose la gravité par l’instigation du petit pas sursauté. Comme une pichenette, il lui offre dans la drôlerie du tressautement, un raccourci pour comprendre ce qui s’est joué face à cette institutrice prise en faute. Ce qu’il enseigne à sa fille relève de la plus haute exigence parentale. Il s’agit de considérer l’enfant comme un être à respecter dans sa liberté. L’espace de l’appartement avec le long couloir des possibles, la lumière tamisée du bureau, les voilages qui rendent évanescent le monde extérieur est celui d’une enfance immergée dans une relation fusionnelle intimiste mais cependant ouverte sur le monde et privilégiant, semble-t-il, l’imaginaire. Les libertés, les choix la petite fille les découvre par son père. La scène du bureau lorsqu’elle rejette au sol le livre contenant l’objet de sa peur est un monument d’anthologie à l’usage d’une éducation qui s’attache à faire prendre conscience à l’enfant, à solliciter ses questionnements. En respectant ses propres constructions personnelles, grâce au jeu instigué par son père, elle va transformer sa peur en frissons délicieux à partager. L’imaginaire joue à plein. Le cachalot, en métaphore filée, fera l’objet d’un pacte conclu entre eux pour le visiter tel un monstrueux objet inerte de foire. Superbe trouvaille que celle de faire coïncider une éradication de la peur par l’affrontement en compagnie du père rassurant et la nécessité de voir le cétacé pour le réalisateur qu’il ne cesse jamais d’être cependant auprès de son enfant. Les refus de celle-ci sont magnifiques et compris comme tels, dans la complicité d’une éducation qui fait la part belle au choix et à la réalisation de soi. Qu’elle refuse d’entrer pour voir le monstre démystifié, exposé sans mystère en bête de foire et le voilà qu’il se retourne et que complice, le clin d’oeil scelle que c’est à ce moment là que lui joue sérieusement. Qu’elle refuse de descendre de la charrette sans explication ni raisons et qu’insensiblement leurs regards se rencontrent sous ceux étonnés des autres dans l’incompréhension, et voilà que la complicité devient magique et aboutit lors d’un tournage à la sublime scène où le père sur sa monture, tel un personnage sorti d’un scénario lui apporte la lumière, sa transmission. On taira les paroles pour mieux vous les faire entendre. Là encore, elles subliment cette relation d’intense complicité. Fabrizio Gifuni est troublant de justesse, de précision. Qu’il s’agisse de Romana Maggiora Vergano ou d’Anna Mangiocavallo, toutes deux jouent à ses côtés de leurs silences et les regards échangés ponctuent leurs mots. C’est si peu bavard, si dans l’extrême de la formulation que l’écriture de ce film est elle même initiatique et nous apprend à voir un peu comme le père apprend à être, par petites touches, aux côtés de son enfant, s’adapte à ses apprentissages.

Luigi montre, apprend sans dogmatisme. Son personnage empreint de bienveillance n’est pas exempt de fermeté voire de rigueur. Il apparait comme très exigeant et la bienveillance comme l’amour, n’empêche pas que la jeune fille, dans le couloir des possibles interprétera deux scènes  magistrales à ses côtés, scènes dans lesquelles cette exigence semble quelque peu responsable de son errance et de ses fourvoiements. Le défilé des entrées et sorties avec les pieux et dérisoires mensonges tourné comme une réduplication quasi comique prépare la scène figée au sol où le poids des mots est sidérant.

La dévalorisation qu’elle expose à son père est abyssale car elle le place, lui, dans une indicible souffrance mimétique à la sienne. La menace de l’héroïne est identifiable, elle s’inscrit dans cette société où les valeurs semblent partir à vau l’eau. On en devine les funestes issues. Sa détermination n’a d’égale que son amour, que la force du lien entre elle et lui. Les mots sont posés, « il ne la lâchera plus ». Il la sauvera donc car elle lui est essentielle. Le départ pour Paris, le partage des errances nocturnes dans lesquelles sa seule présence interdit tous les dangers, le cinéma et  l’omniprésence du père étirent le temps. La deuxième assertion est paralysante : elle ne peut plus se perdre sans le perdre. Cela suffit à souligner que la menace n’est pas du bluff. Il faut être vrai et faire face. Le temps n’est pas celui de la narration, il est celui du ressenti, de la souffrance, sans concession possible.

Comme les livres caressés, alignés dans la bibliothèque donnent à voir la décision dans les mains du père, ses pas pénibles, montrent la détermination. La porte enfoncée ouvre les vannes de l’avenir envisagé dès lors qu’il s’agit du seul choix possible : Prima la vita.

Le film est ambitieux car en filigrane de ce lien, Francesca Comencini en aplats informels ancre cette relation dans un monde profondément anxiogène. Les Brigades rouges et les attentats, l’enlèvement et l’assassinat d’Aldo Moro ont signé un climat propice à la difficulté de trouver des repères dans une société où la violence est applaudie par la jeunesse. Etrangement, l’impuissance sidérée du père à modifier l’instabilité inquiétante de ces années, épouse celle de pérenniser le lien magique avec l’enfant devenue femme. La laisser être, devenir jeune femme, adulte dans cette société troublée, c’est aussi respecter les erreurs et les mises en danger, la nécessité peut-être d’en passer par là pour parvenir à des changements notables voire souhaitable. La question qu’elle lui pose, tel un reproche non déguisé, sur l’existence de son corps est cependant cruciale. L’absence dans la présence est évoquée. Lorsqu’il s’empare du pied de sa fille, le lien est plus que réaffirmé, il est acté et les tremblements n’y changeront rien. Il sera présent, là  pour elle, osant même  lui proposer en distraction à l’épreuve du sevrage, d’aller au cinéma. Il y a la vie et le cinéma comme un lien là aussi indissociable.

La scène de tournage avec les moines orants - moment de grâce qui les trouve en lien fusionnel immergés dans l’effervescence des allers-retours de Francesca rappelée par son père - fait écho à ses retours et départs dans le couloir de l’appartement pour se perdre hors du lien dans l’héroïne.

Le dessin de la gueule du cachalot en surimpression dans les scènes les plus marquantes, fait du lien  singulier le sujet du film à écrire par la réalisatrice qu’elle deviendra. Les images stupéfiantes de symbolisme de la tente du monstre vue du ciel et qui s’ouvre sur une espèce de piste de cirque romain sont comme des invitations aux rappels des souvenirs….  Le personnage de Pinocchio et les moments du tournage des aventures de la marionnette menteuse font  un creuset dans lequel s’engouffre l’adolescente. Le mensonge au père au delà de la rupture du pacte tacite, travaille à l’émancipation nécessaire.   

De même, il n’est pas exclu que ses convictions en matière de cinéma affectent en la femme devenue réalisatrice, l’enfant qu’elle demeure pour lui. Son silence accueille le refus de voir son film. Cependant, il y a plus vraiment que ce qui est dit, ce qui est tu, mais surtout ce qui est vu et la frontière entre vie réelle et cinéma ne se résume pas à des persiennes à clore. La fin est onirique comme peuvent l’être les souvenirs ; elle ouvre le film à notre réflexion.


A voir mais surtout à revoir pour apprécier la minutie de l’écriture, l’intelligence des plans, le jeu théâtral du père et ceux parfaitement investis des deux Francesca et, peut-être aussi, pour la douce nostalgie de ne pas avoir eu un tel père.


Nadine Eid


Prima la vita (Il tempo che si vuole)

Avec Fabrizio Gifuni, Romana Maggiora Vergano, Anna Mangiocavallo….


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Nous sommes Fanny Inesta et Jean-Michel Gautier, chroniqueurs indépendants et surtout passionnés de théâtre, d’expositions, et de culture en général. A ce jour, nous créons notre propre site, avec nos coups de coeur et parfois nos coups de griffes… que nous partageons avec vous.

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