60 Jours de prison
- Fanny Inesta
- il y a 16 heures
- 3 min de lecture
Au Palais des Princes
Cours Pourtoules, Orange
Le 4 avril 2025 à 20h30
Photos: F. Inesta
23 août 1944. Tandis que Paris panse ses plaies dans le fracas encore fumant de la Libération, un homme en robe de chambre est arraché à son domicile sans mandat ni raison, va vivre une descente aux enfers kafkaïenne. Cet homme, c’est Sacha Guitry. Auteur flamboyant, bon vivant réputé, adulé du public… et soudain devenu suspect de collaboration sur la seule foi des rumeurs. Le texte, adapté du journal qu'il a tenu jour par jour lors de sa détention aurait pu sombrer dans l’oubli. Il devient, sous la plume de l’auteur et le talent du comédien, une méditation poignante sur la justice, l’injustice, la solitude et la dignité.
Dans une mise en scène d'une grande sobriété signée Nicolas Boukhrief, le comédien Olivier Lejeune prête sa voix et sa présence à Sacha Guitry. Seul en scène, il ressuscite les heures sombres et ubuesques de l'incarcération . Il donne vie à une galerie de personnages hauts en couleur : résistants de la première heure ou de la dernière minute, gendarmes empotés, codétenus étranges, amis fidèles ou à géométrie variable… Chaque silhouette est esquissée avec une cocasserie savoureuse.
Olivier Lejeune, qu’on connaît pour ses talents comiques, surprend ici par la profondeur de son interprétation. Il ne cabotine jamais. Il écoute le texte, il le sert, il s’y fond.
Son Guitry est digne, presque désarmé. Loin du brillant causeur que l’on imagine volontiers, c’est un homme abîmé que l’on découvre. Un homme qui doute, qui s’interroge, qui n’a que son esprit pour se défendre. Et c’est là qu'Olivier Lejeune est remarquable : il insuffle une chaleur qui résiste au froid des cellules, au mépris, à l’oubli. Il ne cherche pas à attendrir, mais à faire ressentir. Et il y parvient avec justesse.
Mais le spectacle de ce soir n’a pas été exempt de péripéties. Des soucis techniques sont venus troubler la clarté sonore dès le début : le micro, fixé discrètement sous sa chemise, a montré des signes de faiblesse, jusqu’au final, où il s’est décollé et est tombé au sol. S’en est suivi un moment aussi cocasse qu’imprévu, où Olivier Lejeune, toujours en pleine incarnation, a tenté tant bien que mal de récupérer l’appareil sans rompre le rythme de la pièce. Finalement, il a terminé la représentation le micro à la main, comme un prolongement de son texte et de son engagement .
Et comme si cela ne suffisait pas à créer une complicité avec la salle, l’acteur, au salut final, s’est excusé avec humour pour l’incident, confiant qu’à une précédente représentation, c’est un des panneaux du décor qui s’était détaché… pour finir sur sa tête ! Cette fois-là, a-t-il raconté avec le sourire, il avait terminé le spectacle avec le sang coulant sur le front.
Ces aléas n’ont fait que renforcer la sympathie du public pour un artiste chevronné, capable de transformer l’accident en anecdote. Une belle soirée, malgré (ou grâce à ?) les imprévus du direct. Un rappel à l’art vivant et à celui du comédien.
On sort de la salle troublé par la modernité du propos. Car derrière l’affaire Guitry, c’est une réflexion qui se dessine : que reste-t-il de nous quand l’opinion se mue en tribunal ? Quand le bruit remplace le droit ? Quand les rumeurs font tomber les statues ? 60 jours de prison ne fait pas la leçon. Il interroge, humblement, et nous laisse avec ces questions
À 74 ans, Olivier Lejeune signe ici peut-être le rôle le plus grave, le plus fort, de sa carrière. Il prouve qu’un grand comédien ne se mesure pas à la puissance de sa voix, mais à la vérité qu’il fait passer dans un simple regard.
Fanny Inesta
De Sacha Guitry
Avec: Olivier Lejeune
Mise en scène: Nicolas Boukhrief
Scénographie: Pauline Lejeune
Je n'aurai pas pu dire mieux!
Fanny, je suis dans le TGV de retour et votre critique m'a fait fondre en larmes. Merci pour vos mots qui me touchent profondément .
Effectivement, une belle soirée entre émotion et sourire, merci pour cet article!